Cristallisation secrète de Yôko Ogawa

De plus en plus, je vois passer sur différents comptes bookstagram anglophones le roman The memory police de Yôko Ogawa, publié en 2019 en anglais. C’est la magnifique couverture qui m’a attirée et jusqu’ici je n’ai lu que de bons avis. Alors j’ai été curieuse de découvrir ce roman et je l’ai trouvé en français sous le nom de Cristallisation secrète.

J’ai déjà lu Yôko Ogawa par deux fois avec sa nouvelle/novella La Petite Pièce hexagonale et son recueil de nouvelles Jeune fille à l’ouvrage. J’étais donc pas mal curieuse de lire ce qui s’annonçait être une dystopie japonaise et je peux déjà vous dire que je n’ai pas été déçue 😉

 

Genre : Dystopie
Editions : Actes Sud
Parution : 2009 (1994 en VO)
Nombre de pages : 342
Catégorie : Les très bons

 

« L’île où se déroule cette histoire est depuis toujours soumise à un étrange phénomène : les choses et les êtres semblent promis à une sorte d’effacement diaboliquement orchestré. Quand un matin les oiseaux disparaissent à jamais, la jeune narratrice de ce livre ne s’épanche pas sur cet événement dramatique, le souvenir du chant d’un oiseau s’est évanoui tout comme celui de l’émotion que provoquaient en elle la beauté d’une fleur, la délicatesse d’un parfum, la mort d’un être cher. […] En ces lieux demeurent pourtant de singuliers personnages. Habités de souvenirs, en proie à la nostalgie, ces êtres sont en danger. Traqués par les chasseurs de mémoires, ils font l’objet de rafles terrifiantes… »

 

« Parce que les souvenirs ne se contentent pas d’augmenter, ils changent avec le temps. Parfois certains disparaissent. Mais d’une manière fondamentalement différente de l’anéantissement qui vous tombe dessus à chaque disparition. »

 

Dès le premier chapitre, j’ai été intriguée. La narratrice de cette histoire vit sur une île où les choses disparaissent. Un matin, les gens se lèvent et savent que quelque chose a disparu. Ce sont d’abord les oiseaux, puis les roses, et ainsi de suite. Il leur est impossible de quitter l’île puisque les ferrys n’existent plus. Les objets, les métiers disparaissent. Ils sont là, visibles mais n’ont plus aucun sens pour personne. Ou presque. Certains ont la capacité de se souvenir et cela les met en danger. Alors ils cherchent à se cacher des traqueurs de souvenirs.

 

« Et si les mots disparaissent, que va-t-il se passer ? »

 

La société de la narratrice m’a tout de suite fait penser à une société autoritaire. Les gens disparaissent du jour au lendemain, sans bruit. Les traqueurs de souvenirs sont armés et brusques. Ils peuvent débarquer chez vous à n’importe quel moment du jour ou de la nuit, fouillez votre maison de fond en comble et vous embarquer si vous cachez quelque chose ou si vous avez gardé des objets qui ont disparu. Personne ne cherche à savoir ce qui arrivent aux disparus parce que personne ne veut être emmené à son tour.

Clairement, je ne m’attendais pas à ce que le roman prenne la tournure qu’il a prise. Pendant une grande partie du roman, on suit ce quotidien presque répétitif. On suit la narratrice, le grand-père et R, son éditeur qui lui se souvient.

 

« Leur manière de faire était comme d’habitude. Efficace, radicale, systématique et sans émotion. Cuisine, salle à manger, salon, salle de bains, sous-sol, la perquisition se poursuivait rapidement. »

 

L’histoire a été intrigante tout le long du roman. L’autrice prend son temps du début à la fin mais l’atmosphère s’alourdit au fur et à mesure des disparitions. L’intrigue est assez linéaire. Il ne se passe pas énormément de chose dans cette histoire, il n’y a pas beaucoup d’actions.

Cette atmosphère lourde avec les traqueurs de souvenirs est clairement une dénonciation des régimes totalitaires. Ils enlèvent les gens qu’on ne revoit jamais. Personne ne se révolte parce que personne ne veut avoir affaire à eux. Les gens acceptent leur sort, brûlent les objets qui disparaissent. Tout finira-t-il par disparaître ? Qui sommes-nous si nous n’avons plus de souvenirs ?

 

« Non, ça va aller. Vous croyez sans doute qu’à chaque disparition le souvenir s’efface, mais en réalité ce n’est pas cela. Il est seulement en train de flotter au fond d’une eau où la lumière n’arrive pas. C’est pourquoi il suffit d’oser plonger la main au fond pour arriver peut-être à toucher quelque chose. Que l’on ramène à la lumière. C’est insupportable pour moi de regarder sans rien dire votre cœur s’épuiser. »

 

J’ai aimé les trois personnages de ce roman. La narratrice, le grand-père et R forment un bon trio. La narratrice est écrivaine. Elle a déjà écrit plusieurs romans et celui qu’elle tente d’écrire raconte l’histoire d’une jeune dactylographe qui tombe amoureuse de son professeur. Mais elle perd sa voix et elle ne peut plus que communiquer avec sa machine à écrire. On a ainsi une histoire dans l’histoire.

Je trouve que Yôko Ogawa a une façon de décrire son histoire, les scènes et les personnages bien à elle. L’écriture est simple, fluide et descriptive. L’histoire est contemplative et c’est une chose que personnellement j’ai apprécié mais qui pourrait ne pas plaire à tou·te·s.

 

« Il n’y a rien d’étrange, vous savez. Cette boîte existe bel et bien devant vous. Qu’elle ait disparu ou non, elle continue à jouer de la musique. Elle répète fidèlement sa mélodie en fonction de la longueur remontée de son ressort. Son rôle de limite à cela, toujours et toujours. Ce qui a changé, c’est le cœur de tous. »

 

Ce roman est différent des quelques dystopies que j’ai pu lire. Et la fin est particulièrement étrange. Je trouve qu’il y a une touche de réalisme magique. On retrouve aussi certains thèmes chers à l’autrice tels que les personnes âgées (avec le grand-père) et le silence. C’est une jolie découverte ! Par contre, je ne recommanderai pas ce roman à celleux qui aiment les romans plein d’action parce qu’ici c’est tout le contraire !

 

Solange ♡

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *